« La superstition est l’ennemie de tout joueur de poker », assèneront certains puristes et théoriciens du jeu de cartes.
Il faut savoir jouer une même main différemment selon le contexte : ne pas se laisser museler par un Bad beat en sous-jouant systématiquement les bonnes mains suivantes, et savoir jeter une main qu’on aime si le tirage est dangereux…
Selon les partisans de ce type de comportements, il ne faut en tout cas jamais laisser son affect, ses émotions, influencer son intellect.
Une autre école de joueurs, peut-être davantage instinctifs que matheux, et dans laquelle on recense Patrick Bruel notamment, donne du crédit aux cycles de chance et de malchance, aux mains fétiches, à l’irrationnel, aux émotions positives qui influent sur le mental d’un joueur et tirent donc son niveau de jeu par le haut.
Nous allons nous intéresser à ce second type de joueurs et plus particulièrement à leur penchant pour les mains fétiches, ces mains au poker qui peuvent se révéler tantôt salvatrices, tantôt destructrices, et qui varient selon la sensibilité du joueur.
On pourrait penser que la paire d’as (American Airlines dans le jargon) est la main favorite de tout le monde… Et bien pas du tout. Les compétiteurs qui frémissent quand ils ouvrent AA, sont légion.
C’est une main vénéneuse, difficile à jeter, et qui pousse à agir… On sort souvent d’un tournoi de poker en maugréant, à cause d’un « as as » malheureux.
Du coup, les superstitieux se rabattent souvent sur une autre paire, plus discrète, moins évidente, pour désigner leur main fétiche.
Les Cowboys ou les Ladies, à savoir respectivement Roi-Roi et Dame-Dame (le glossaire des mains du poker est riche et imagé à souhait), sont des paires souvent citées comme étant les favorites des joueurs… cela n’a rien de surprenant, ce sont des mains très fortes.
En revanche, ne jurer que par les Snowmen (8-8) ou la paire de 7, est beaucoup plus original… mais cela arrive bel et bien.
On connaît la dimension symbolique quasi mystique du chiffre 7, il n’est pas si rare que des joueurs de poker lui confèrent des vertus magiques, eux aussi.
Les mains fétiches ne sont pas nécessairement des paires. Ce n’est pas Doyle Brunson qui nous contredira, lui qui aime tant à jouer les petites cartes connectées et assorties.
Il n’est jamais aussi redoutable qu’avec un 4-5 de cœur ou un 5-6 de pic… voire avec… un 10-2 dépareillé, main à priori affreuse qui lui a permis d’empocher deux titres du Main Event World Series of Poker, et à qui il a officieusement donné son nom.
Depuis, certains jeunes joueurs en on fait une de leurs mains préférées, et tentent de la bonifier, en hommage au légendaire joueur texan. De la même manière « la main du mort » de Wild Bill Hickok a fait des émules partout dans le monde.
Certaines mains fétiches sont des mains chétives. Il est fréquent de voir un joueur, surtout s’il correspond au profil « fantasque et égocentrique» s’emballer avec le fameux 7-2, la pire main du Texas Hold’em.
S’il bluffe son petit monde et remporte le coup, il en tirera une satisfaction, une jubilation même, que nulle autre main ne peut lui fournir.
Il aura bien du mal à résister au plaisir de dévoiler son jeu afin de rendre fou de rage ses adversaires.
Dans le même genre, il existe un dicton américain stipulant que le jour où quelqu’un gagnera un pot important avec 9-2 dépareillé, il pleuvra des bananes dans le Montana…
Il n’en faut pas plus pour exciter les joueurs au tempérament aventureux, qui se font une joie de malmener les idées reçues et en font leur main porte-bonheur.
Quand un tournoi est retransmis à la télévision, les participants savent qu’ils ont l’opportunité de briller devant des milliers de spectateurs, les comportements agressifs avec des mains à haut risque, se multiplient. Du coup, n’importe quelle mauvaise main peut devenir une main fétiche.
Je ne saurais conseiller au joueur débutant au poker de se choisir une main fétiche et de compter sur elle ad vitam eternam, tout dépend de son tempérament, de laquelle des deux écoles évoquées en introduction, il se réclame.
S’il est émotif, qu’il joue beaucoup sur sa chance, a besoin de signes extérieurs et irrationnels pour se rassurer, alors son instinct, son côté superstitieux lui seront sûrement bénéfiques pour maintenir son équilibre moral.
Il peut s’inspirer des coups heureux, les garder en référence, prendre une main fétiche pour stimuler sa confiance.
En revanche, s’il n’accorde pas de crédit aux cycles de chance, aux rituels et aux gris-gris, qu’il se concentre sur le coup à venir et non sur celui passé, il peut se dispenser de se choisir une main porte-bonheur.